Rencontre avec Ingrid Thobois, auteur
pour Bord de mère

Ce n’est pas la première fois que vous participez à un projet de dialogue entre texte et images*. Qu’est-ce qui vous plaît dans cette démarche?

J’aime avant tout la liberté qui, paradoxalement, naît de la contrainte d’écriture : un matériau donné, au départ parfaitement étranger, va s’assimiler progressivement jusqu’à prendre comme une greffe. Les dessins d’Héloïse ont été pour moi des tremplins d’écriture, fenêtres découpées dans mon imaginaire. Il me restait seulement à les ouvrir et à m’y engouffrer. Cette rencontre de deux écritures est riche et surprenante. Il me semble que, dans cette écriture dialoguée, tout se passe à la discrétion des écrivants (j’entends par là l’auteur comme la dessinatrice), cette écriture collective est en effet tout à notre insu, les intentions premières sont nécessairement détournées dès lors qu’on rapproche les deux créations. Et de ce rapprochement naît la surprise, la déroute, du sens nouveau, de l’imaginaire, de l’humour… tout peut arriver. Et la magie est là. Mon écriture et celle d’Héloïse Guyard me semblent se nourrir l’une de l’autre dans la confrontation finale du livre. Les sens isolés, ceux que chacune de nous a donné à son acte de création autonome, sont démultipliés par et dans leur confrontation. Et cette démultiplication est infinie puisque le lecteur, selon la façon dont il s’appropriera ce livre hybride, le chargera à son tour de sens nouveau.


Après les photos de Frédéric Lecloux, les peintures-dessins d’Héloïse Guyard. Qu’est-ce qui vous a touchée dans le travail de cette jeune artiste?

Une forme d’opiniâtreté minuscule, essentielle, la répétition comme à l’infini de ces motifs très graphiques… une obstination vitale?


Vous n’aviez aucune contrainte imposée, juste des images pour point de départ. Comment avez-vous abordé cet ensemble?

J’ai tout de suite vu le travail d’Héloïse de façon cinématographique. Lorsque j’ai découvert ces deux séries de dessins, ce sont des images animées que j’ai vues, des cellules en gestation, de la vie en mouvement. Je me suis mise au service de ces deux « courts métrages » en inventant des scenarii.


Le titre du second texte de Bord de mère fait référence au roman de John Irving, L’Œuvre de Dieu, la part du Diable. Dans votre version, ne subsiste que la part du Diable. Qu’en est-il de l’œuvre de Dieu?

Ce titre est un clin d’œil miroir. Il est ici question d’une naissance, donc en aucun cas de l’avortement qu’Irving appelle poétiquement la « part du diable ». Mais cette naissance est particulière dans le sens où les figures symboliques sont brouillées. D’où ce titre à contre pied.


L’art plastique est-il important dans votre travail?

Oui, l’art plastique, essentiellement la peinture, mais aussi la photo, m’accompagnent souvent dans mon travail d’écriture. Par exemple je place toujours une image en exergue de chacun de mes carnets de notes. C’est une habitude, un réflexe, comme une pierre marquant l’entrée d’un territoire, un repère, un chemin. À chaque nouveau carnet, une nouvelle image qui dit l’humeur, la période, le moment où s’est ouvert ce nouveau carnet. Aussi, à l’intérieur de l’écriture, il m’est arrivé de donner à une œuvre plastique une place prépondérante, aussi importante que celle de mes personnages (mon deuxième roman** est habité par un portrait du Fayoum). Il y aussi des destins qui me fascinent et me bouleversent, je pense à la passion et à l’engagement d’un Diego et d’une Frida Kahlo.


Quel artiste vous a touchée dernièrement?

Le cinéaste iranien Asghar Farhadi avec son film À propos d’Elly.



* Ingrid Thobois/Frédéric Lecloux, Le simulacre du printemps, Ed. Le Bec en l’Air, Manosque, octobre 2008
** L’Ange anatomique, Éditions Phébus, Paris, août 2008