Rencontre avec Héloïse Guyard, peintre plasticienne
pour Bord de mère

Comment sont nées ces deux séries de peintures-dessins?

De l’observation de motifs issus de la nature : des graines, des petits cailloux, des cellules. La recherche de l’intimité du corps dans la nature. Je prends des photos en me promenant. J’ai toujours besoin d’un support visuel. Je travaille aussi à partir de schémas de coupes biologiques.


Faîtes-vous des esquisses?

Il ne s’agit pas vraiment d’esquisses. Je dessine des petits formats dans des carnets et je m’en inspire pour faire de plus grandes toiles. J’ai une idée de base et c’est en commençant à dessiner que les choses changent et évoluent. Les dessins des carnets deviennent généralement des œuvres à part entière.


Quelles sont pour vous de bonnes conditions de travail? Travaillez-vous en musique ?

Je travaille souvent en musique. La musique à pleins tubes, surtout pour les fonds et les parties moins précises. C’est très physique, je suis debout, je tourne autour de ma toile. Au contraire, j’ai parfois besoin d’un silence total. Surtout au début d’un projet. Mais quand je suis lancée, que j’ai mon idée, le travail devient très automatique, et j’aime discuter avec des personnes, papoter alors que je suis entrain de dessiner.


Vous êtes née à Panama, avez vécu en Argentine et beaucoup voyagé. Quelle place a l’étranger, l’ailleurs dans votre travail? L’influence-t-il ?

L’étranger ou l’ailleurs, pas particulièrement. Mais le voyage en lui-même est très important. Être assis dans un car pendant des heures. Ce moment loin de chez soi où on a le temps de réfléchir et de découvrir des choses nourrit la pensée. Dans ce sens, celui du cheminement et de la route, les voyages influencent mon travail comme ma personne. Bien sûr, je prends partout où je vais des photos de motifs dont je me sers ensuite pour mes dessins. Je tiens aussi des carnets de voyages, mais c’est un travail à part. Dessiner quand je suis à l’étranger provoque la rencontre avec l’autre, ouvre le dialogue, surtout quand on ne parle pas la même langue.


Qu’est-ce qui vous a séduit dans l’œuvre d’Ingrid Thobois au point de lui laisser la liberté d’inventer à partir de vos oeuvres?

C’est difficile à formuler... J’ai été touchée par ses textes, par son écriture. Son style incisif et fluide. Cette façon de tout dire sans directement le formuler. C’est très subtil. Il faut lire entre les lignes. Ses sujets, son rapport à l’intimité, au corps me parlaient aussi. Je sentais des connexions avec mon propre travail. Et à partir de là, c’est devenu une évidence.

Vous vous définissez comme une « peintre plasticienne », qu’est-ce que cela implique?

Lorsque je dis que je suis peintre, les gens s’imaginent un chevalet et des paysages à l’huile. Or ce n’est absolument pas ce que je fais. Peintre plasticienne est plus complet, cela englobe tous les arts plastiques : peinture, dessin, collage, photo… Je crée des objets, j’ai aussi des projets d’installations.

Si vous deviez désigner votre maître d’art?

J’aime bien cette formule « maître d’art ». Mais je n’ai jamais su répondre à cette question. Parce que ça change tout le temps. Mais s’il fallait en choisir un, ce serait le photographe allemand Karl Blossfeldt de la fin du 19ème siècle. Il fait des macros magnifiques de plantes et de végétaux. Il les dénude, les met en scène. Ce sont des clichés en noir et blanc d’une qualité incroyable. Il a beaucoup influencé mon travail à une période. Et je pense qu’il est le point de départ de toutes mes séries d’aujourd’hui.

Et une œuvre phare?

Question difficile aussi. J’aime beaucoup le dessin et l’encre. Alors peut-être les gravures au trait noir, sans ombre ni lumière, de Cocteau, de Matisse ou de Picasso.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment?

Je poursuis la suite des deux séries qui se trouvent dans Bord de mère. Je puise toujours d’une série pour avancer à la suivante. En ce moment, j’ouvre un peu les motifs. A l’intérieur du corps, j’explore les racines, les artères, les branchages… J’enregistre également des sons (respiration, gouttes d’eau, galets qui s’entrechoquent) destinés à être diffusés autour des peintures-dessins.